Alerte de l'ANSES : réseaux sociaux et santé des adolescents. Article de Pascale Santi. Avec Vincent Ricouleau.

Les réseaux sociaux et la santé des adolescents ! L'ANSES réagit à travers un rapport d'experts ! Voici un article de Pascale Santi que je reproduis ci-dessous, permettant de comprendre les enjeux. Je publie également le résumé de l'ANSES avec les liens de certains travaux et du rapport (volumineux - 562 pages -).

Voici un article de Pascal Santi du journal Le Monde, article publié le 13 janvier 2026, relatant un rapport d’experts relatif aux risques des réseaux sociaux sur la santé des adolescents.


https://www.lemonde.fr/sciences/article/2026/01/13/l-anses-alerte-sur-les-risques-des-reseaux-sociaux-sur-la-sante-des-adolescents_6661615_1650684.html

“L’Anses alerte sur les risques des réseaux sociaux sur la santé des adolescents

Au terme de cinq années d’enquête, l’Agence nationale de sécurité sanitaire rend publique, mardi, une vaste expertise scientifique sur les risques que font peser ces plateformes sur la santé des 11-17 ans. Car elles sont aujourd’hui conçues pour capter l’attention et maintenir l’engagement, ce qui agit sur la vulnérabilité propre à cette tranche d’âge.

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TikTok, Instagram, Snapchat… Les alertes des professionnels de santé et des institutions se multiplient depuis plusieurs années sur les effets des réseaux sociaux sur la santé des adolescents. A tel point que le gouvernement français envisage désormais de les interdire aux moins de 15 ans. Un projet de loi devrait être prochainement discuté au Parlement, tandis qu’une proposition de loi a été déposée par la députée Laure Miller (Ensemble pour la République). L’Australie a quant à elle interdit l’accès à de nombreuses plateformes aux moins de 16 ans depuis le 10 décembre 2025.

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)a rendu public, mardi 13 janvier, un vaste travail d’expertise scientifique visant à évaluer les risques pour la santé des adolescents (11-17 ans) liés à l’usage des réseaux sociaux. Autosaisie en septembre 2019, l’Anses s’est appuyée sur un groupe d’une cinquantaine d’experts dans différentes disciplines (épidémiologie, pédopsychiatrie, biologie, neurosciences, science de l’information, etc.) et plus d’un millier d’études scientifiques, ce qui a donné lieu à un volumineux rapport de 522 pages.

« Il ne s’agit pas d’analyser une substance chimique mais un usage, un travail inédit qui a duré cinq ans », a noté Olivier Merckel, un des experts de l’Anses, lors d’une conférence de presse. « Cette étude donne une robustesse scientifique à tous les débats sur les réseaux sociaux, montrant que les effets sur la santé sont maintenant connus, documentés », affirme Olivia Roth-Delgado, coordinatrice de l’expertise.

Ce travail vise ainsi à « éclairer les pouvoirs publics sur les effets de l’usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents, pour contribuer à mieux la protéger », précise l’agence, alors que le temps passé sur les écrans ne cesse d’augmenter. En France, 42 % des adolescents de 12 à 17 ans passent entre deux et cinq heures par jour sur leur smartphone, en majorité sur les réseaux sociaux, 9 % y passant plus de cinq heures, selon une enquête du Credoc de 2025. « Leur développement massif tout au long des vingt dernières années constitue un bouleversement socioculturel majeur », rappelle l’Anses. Cela concerne presque toute la société, bouleverse notre façon de penser, notre rapport aux autres et à nous-même.

« Effet spirale »

Au cœur des préoccupations, le modèle économique des plateformes. Fondé sur la monétisation des données personnelles et de l’attention des utilisateurs, il vise à maximiser le temps passé en ligne. Pour y parvenir, les entreprises utilisent des stratégies de captation de l’attention : déroulement infini de contenus, notifications, likes, interfaces manipulatrices – les fameux dark patterns – et algorithmes proposant des contenus ultrapersonnalisés. « Ces algorithmes peuvent générer un “effet spirale”, enfermant les jeunes dans des contenus de plus en plus ciblés, parfois extrêmes », alerte l’agence. Autant d’éléments qui peuvent « induire une perte de contrôle des utilisateurs », illustrée par ce défilement répétitif de la main appelé « scrolling ». Un risque d’autant plus marqué que l’adolescence est « une période charnière de construction de son identité, de maturation cérébrale et de vulnérabilité », rappelle Thomas Bayeux, expert à l’Anses.

L’agence souligne des effets « multifactoriels » et négatifs sur la santé mentale et physique des jeunes. Le sommeil est l’un des premiers concernés : coucher plus tardif, difficulté d’endormissement, sommeil plus court et de moins bonne qualité. Or, le manque de sommeil est étroitement lié à des risques sur la santé physique et mentale, avec la survenue, notamment, de symptômes anxieux et dépressifs. Un point déjà mis en exergue dans le rapport remis au président de la République en avril 2024 sur ce sujet.

Lire l’analyse (2024) | Article réservé à nos abonnés Ecrans et risques pour la santé des enfants : ce que dit la science

Les réseaux sociaux représentent également un facteur de risque de troubles anxiodépressifs, bien qu’ils ne puissent être isolés comme cause unique. Le phénomène est souvent bifactoriel : un mal-être initial peut conduire l’adolescent à se réfugier davantage sur les réseaux, comme une échappatoire, ce qui aggrave en retour la souffrance psychologique. Les algorithmes ultrapersonnalisés peuvent enfermer certains jeunes dans un « effet silo », les exposant de manière répétée aux mêmes types de contenus, jusqu’à se retrouver dans des boucles de contenus liées à l’automutilation, à la dépression ou encore au suicide.

L’Anses met aussi en lumière l’impact de certains contenus centrés sur l’image et l’apparence physique, susceptibles d’altérer l’estime de soi, de valoriser la maigreur et d’exacerber les troubles alimentaires.

Les filles plus touchées

L’agence pointe un autre risque majeur : les cyberviolences et le cyberharcèlement, amplifiés par la quête de validation sociale par les pairs (avec les likes, les commentaires…), en particulier pour les plus fragiles. Cette quête est démultipliée par la peur de manquer quelque chose, baptisée « FOMO » (fear of missing out). L’organisme alerte aussi sur le sexting non consenti (lorsque l’utilisateur subit une pression pour envoyer des images de nature intime) et les phénomènes de coercition numérique, « des formes de violences[encore]associées à un risque accru de dépression et de tentatives de suicide ».

Sur l’ensemble de ces effets, « les filles sont plus impactées que les garçons », avertit Olivia Roth-Delgado. En cause : une utilisation plus intensive des réseaux sociaux très visuels, centrés sur la mise en scène de soi, une pression accrue liée aux stéréotypes de genre et une exposition plus fréquente au cyberharcèlement.

Face à ces constats, l’Anses formule plusieurs recommandations. Elle appelle d’abord les plateformes à mettre en place des systèmes fiables empêchant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 13 ans. Elle préconise surtout « une révision en profondeur des principes de fonctionnement des réseaux sociaux », afin que seuls ceux intégrant dès leur conception des garanties de protection puissent être accessibles aux mineurs. Cela suppose de revoir leurs algorithmes, leurs fonctionnalités… Un chantier d’ampleur, alors même que le règlement européen sur les services numériques, obligeant les plateformes à mieux réguler leurs contenus, applicable depuis février 2024, peine à être pleinement mis en œuvre.

L’Anses insiste également sur le renforcement de l’éducation aux médias et au numérique en milieu scolaire et sur l’accompagnement de la parentalité numérique, en fournissant des repères clairs. Les adolescents, dont certains ont déjà pris conscience de l’ampleur des risques d’une utilisation excessive des réseaux sociaux, doivent eux aussi être associés aux actions de prévention.

De même, il est préconisé de mener des campagnes de santé publique sur le sommeil, la déconnexion, la lutte contre la sédentarité, la déstigmatisation de la santé mentale ou encore la prévention des cyberviolences.

Certes, « les attraits des réseaux sont nombreux, et certains d’entre eux peuvent avoir une utilité pour des groupes spécifiques, dans une optique d’échanger… », reconnaît Thomas Bayeux, mais « ils doivent rester des espaces sûrs qui ne portent pas atteinte à la santé des mineurs ».

Il reste désormais au législateur la responsabilité de traduire ces constats scientifiques en en mesures concrètes”.

Voici la publication sur le site de l’ANSES :

Sécuriser les usages des réseaux sociaux pour protéger la santé des adolescents

Le développement extrêmement rapide des usages des réseaux sociaux numériques par les adolescents suscite des préoccupations croissantes. L’Anses a mené une expertise scientifique collective approfondie des risques sanitaires associés à ces usages. Elle identifie de nombreux risques possibles, en particulier pour la santé mentale des adolescents. Les réseaux sociaux tels que conçus aujourd’hui pour capter l’attention et maintenir l’engagement exploitent les vulnérabilités propres à cet âge. L’Agence recommande donc que les mineurs puissent accéder uniquement aux réseaux sociaux conçus et paramétrés pour protéger leur santé.

Une expertise pluridisciplinaire pour éclairer les pouvoirs publics

En France, un adolescent sur deux passe entre deux et cinq heures par jour sur un smartphone, souvent pour s’y connecter aux réseaux sociaux numériques, une pratique de plus en plus répandue et fréquente. Selon le baromètre du numérique CREDOC 202558 % des 12-17 ans déclarent consulter quotidiennement les réseaux sociaux. La plupart y publient leurs propres contenus ou partagent et commentent ceux des autres.

Face à ce constat, l’Anses a engagé un travail d’expertise inédit pour éclairer l’ensemble des acteurs, dont les pouvoirs publics, sur les effets potentiels des usages des réseaux sociaux sur la santé des adolescents, et pour les aider à prendre des mesures appropriées. Pour réaliser ce travail, elle s’est appuyée sur un groupe d’experts pluridisciplinaire réunissant notamment des épidémiologistes, des biologistes, des pédopsychiatres et psychologues, des chercheurs en science de l’information et de la communication. Ces spécialistes ont recensé et analysé plus d’un millier d’études scientifiques sur les effets des réseaux sociaux sur la santé, rendant cette expertise unique par l’ampleur des données mobilisées.

Des dispositifs de captation de l’attention puissants auxquels les adolescents sont particulièrement vulnérables

Les experts ont étudié les mécanismes utilisés par les réseaux sociaux pour capter l’attention des adolescents. « Pour évaluer les effets des réseaux sociaux sur la santé, il était important d’aller plus loin que le temps passé sur les réseaux, et de considérer ce que font réellement des adolescents sur les réseaux sociaux, leurs motivations et leur engagement émotionnel » explique Olivia Roth-Delgado, coordinatrice de l’expertise.

Le modèle économique des réseaux sociaux vise à maximiser le temps d’utilisation à des fins commerciales. L’objectif est de vendre à la fois des espaces publicitaires et des données sur les préférences et habitudes des utilisateurs. Les entreprises qui développent les réseaux sociaux mettent donc en œuvre des stratégies de captation de l’attention visant à maintenir l’engagement des utilisateurs le plus longtemps possible. Ces stratégies s’appuient sur des dispositifs incitatifs puissants comme des interfaces manipulatrices (dark patterns) et des algorithmes qui proposent des contenus ultra personnalisés. Ces algorithmes peuvent générer un “effet spirale” où les utilisateurs se voient enfermés dans des contenus de plus en plus ciblés, parfois extrêmes.

Les réseaux sociaux tels qu’ils sont conçus aujourd’hui exploitent, de fait, les besoins propres à l’adolescence en matière d’interactions et comparaisons sociales, de sensations et prise de risques, ainsi que de recherche de reconnaissance de leurs pairs.

« L’adolescence est une période sensible dans le développement et la construction de l’identité individuelle et sociale. Les adolescents ont moins de capacités de régulation émotionnelle et comportementale que les adultes, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux effets délétères des réseaux sociaux » expliquent les experts.

De nombreux effets sur la santé identifiés, en particulier dans le champ de la santé mentale

Altération du sommeil

En maximisant le temps passé sur les réseaux sociaux, l’heure du coucher est retardée et le processus d’endormissement peut être perturbé, ce qui va entraîner une altération du sommeil. Un sommeil de mauvaise qualité provoque notamment une somnolence la journée, de l’irritabilité, de la tristesse et peut favoriser des symptômes dépressifs.

Dévalorisation de soi

Les échanges de contenus visuels centrés sur l’apparence physique, au travers d’images retouchées ou non, peuvent altérer l’image de son corps. Ces pratiques, associées aux injonctions sociales à se conformer à des idéaux corporels, peuvent exacerber les troubles alimentaires. De plus, l’expertise confirme que l’exposition sur les réseaux à des contenus fictifs ou idéalisés peut engendrer une dévalorisation de soi et constitue donc un terrain fertile pour l’émergence de symptômes dépressifs.

Comportements à risques

Les algorithmes de personnalisation de contenu amplifient l’exposition à des contenus pouvant porter sur des comportements à risques comme des troubles alimentaires, l’automutilation, la consommation de drogues ou des tentatives de suicide.

Exposition aux cyberviolences

Les cyberviolences et le cyberharcèlement (insultes, rumeurs, exclusion, chantage ou encore diffusion d’images intimes sans consentement) ont des répercussions sur la santé mentale. L’anonymat et la facilité de diffusion des menaces amplifient l’engagement dans la cyberviolence.

Les filles plus exposées sur les réseaux sociaux

Enfin, l’expertise montre que sur l’ensemble de ces effets, les filles sont plus impactées que les garçons. Ce constat s’explique par plusieurs facteurs :

  • les filles utilisent plus les réseaux sociaux que les garçons ;

  • elles utilisent davantage des réseaux sociaux hautement visuels fondés sur l’échange et le partage d’images et sur la mise en scène de soi ;

  • elles subissent davantage de pression sociale liée aux stéréotypes de genre ;

  • elles sont plus souvent cyberharcelées que les garçons ;

  • elles semblent aussi accorder plus d’importance aux contenus des réseaux sociaux numériques, avec un engagement émotionnel plus marqué.

« Les réseaux sociaux opèrent comme une caisse de résonnance de certaines dynamiques sociales » expliquent les experts.

Les plateformes doivent garantir des réseaux respectueux de la santé des mineurs

Pour protéger la santé des adolescents, l’Anses préconise d’agir en priorité à la source des usages délétères des réseaux sociaux. Elle recommande donc que les mineurs puissent accéder uniquement aux réseaux sociaux conçus et paramétrés pour protéger leur santé.

Cela signifie que les plateformes numériques doivent mettre en œuvre la limite d’âge prévue par le RGPD pour éviter un accès aux réseaux au moins de 13 ans, avec des systèmes fiables de vérification de l’âge et de recueil du consentement parental.

Cela implique également une révision en profondeur des principes de fonctionnement des réseaux sociaux : ne pas avoir recours aux techniques d’interfaces manipulatrices, interdire la diffusion de contenus délétères pour la santé (conduites à risques, jeux d’argent, régimes alimentaires extrêmes, contenus violents, pornographiques, haineux, harcèlement, etc.), limiter l’amplification de contenus préjudiciables à la santé, encadrer les fonctionnalités destinées à augmenter, maintenir ou étendre l’utilisation du service par l’utilisateur.

L’Agence rappelle d’ailleurs qu’il incombe aux plateformes de garantir des services de réseaux sociaux qui préservent la santé des utilisateurs mineurs. Faire respecter cette responsabilité implique des mesures réglementaires et des actions de contrôle robustes. À cette fin, l’Anses souligne l’importance d’œuvrer au respect du Règlement européen sur les services numériques (Digital Services Act), applicable depuis le 17 février 2024.

Pour Olivier Merckel, chef de l’unité de l’évaluation des risques liés aux agents physiques, « les nombreux effets négatifs sur la santé des adolescents mis en évidence et documentés par cette expertise de l’Anses nécessitent l’adoption d’un cadre de gouvernance des réseaux sociaux à la hauteur des enjeux de santé publique. »

L’usage des réseaux sociaux influence durablement la manière dont les adolescents interagiront et percevront le monde une fois devenus adultes. L’Anses souligne donc l’importance de mettre en place des politiques en faveur de l’éducation au numérique et de l’accompagnement, notamment parental. Pour l’Agence, ces actions de prévention doivent être co-construites avec les adolescents. En effet, les dispositifs de sensibilisation seront d’autant plus efficaces que les adolescents seront impliqués dans leur élaboration.

En savoir plus

Lire l'avis et rapport sur les usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents

Lire l'étude des dispositifs légaux relatifs à l’usage des réseaux sociaux par les mineurs - Analyse du cadre juridique existant, des enjeux et des évolutions en cours

Accompagnement, Stratégies et Conseils pendant Enquêtes Sociales JAF

Par Vincent RICOULEAU

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